Évènementiel

Architecture et grand public, l’amour à quel prix ?

A l’occasion des résultats du palmarès grand public d’architecture contemporaine, la Maison de l’architecture d’Ile-de-France et la Cité de l’architecture s’associent pour questionner les relations entre grand public et architecture. Ayant assisté au débat, je vous partage mes notes.

 

Michel Perrot rappelle qu’historiquement, il y a un certain regard critique du public porté envers les architectes et les urbanistes, qui vient du rejet des grands ensembles, de l’inculture de la maîtrise d’ouvrage privée et d’une certaine crise de l’urbain. Depuis les années 80, l’architecture a été remise au goût du jour, a connu une nouvelle aspiration. Cela se voit notamment par la construction de musées et de stades, dont l’ouverture amène une nouvelle population et une certaine renommée aux lieux d’implantation. Cela dit, la question de l’ habitat individuel (véritable “marée noire” en province) et de l’habitat ordinaire reste en dehors des débats.

 

Selon Benjamin Colboc, l’image de l’architecte est bonne. Il n’y a qu’à voir le nombre de héros de cinéma ou de romans dont le métier est celui d’architecte. Pullulent aujourd’hui les émissions de déco, les magasins de bricolage, les concours de maisons, etc. Le grand public n’a pas de problèmes avec les architectes, même s’il ne le comprend pas vraiment. Par contre, c’est le milieu du BTP qui a mauvaise presse. L’architecture n’est pas perçue en sa place de témoin sociétal, de monde à part entière avec sa profondeur et ses nombreux acteurs (l’architecte, le politique, le maître d’ouvrage, l’entreprise).

 

Pour un autre intervenant, la communication à faire auprès du public doit montrer que l’architecture est sur tous les fronts : un passage piéton, une maison, un quartier, un territoire.

 

Anouk Legendre pense quant à elle que le plus grand lien que les architectes ont avec le grand public se fait à travers leur rapport a l’habitat. Or celui-ci est dominé par les normes. Il y a une rupture à faire avec nos habitudes de conception de l’habitat, des expériences à mener. On pourrait lancer par exemple le 10% d’expérience, des logements à l’essai, ou d’autres formes de recherche participative. Avec un retour sur expérience et en donnant la parole aux utilisateurs, l’architecte pourrait travailler sur de nouveaux modes d’habiter.

 

Pour Philippe Tretiac, le nouveau et l’expérimentation intéressent les gens. Nous attendons de la médecine qu’elle fasse des découvertes et nous propose de nouveaux médicaments. L’innovation, comme dans les autres disciplines, devrait être primordiale pour l’architecture aussi.

 

Selon un autre intervenant, l’architecture de l’habitat est secondaire dans le choix d’un lieu de vie. L’importance du lieu prime sur l’architecture, tant la ségrégation sociale et la gentrification sont devenues habituelles dans la ville d’aujourd’hui.

 

A Michel Perrot de citer Alto : “L’architecture ne peut changer le monde mais elle peut donner l’exemple”. L’exigence de qualité qui augmente dans le grand public entraîne les élus a promouvoir l’architecture contemporaine. De même, les promoteurs privés font de plus en plus de l’architecture un argument de vente.

 

C’est alors que la parole est donnée à la salle. Un participant est outré par les dires qu’il vient d’entendre. En imposant des codes sémiologiques qui leur sont propres, les architectes se sont coupés du grand public, qui veut sa maison, et se tourne naturellement vers un promoteur. Il n’y a pas de pédagogie à avoir, le grand public a son avis et celui-ci n’est pas à mépriser, il est à écouter. Il faut plutôt se demander pourquoi la plupart des gens ne font plus confiance aux architectes.

 

Monique Eleb, au troisième rang, décompose le problème en quelques points cruciaux. D’abord, l’écrit architectural pose problème en architecture, tout comme les manières d’exposer : le plan ne touche que le spécialiste. Il faut trouver le moyen de communiquer. Le grand public s’y connait en architecture, il ne faut pas croire qu’il ne s’y intéresse pas. Ensuite, le choix d’un logement se fait certes en premier lieu selon le quartier, la proximité de l’école et la distribution par les transports publics ; mais les critères suivant d’espace, de lumière, de confort, concernent directement les architectes. C’est la matière qu’ils manient tous les jours. Enfin, il y a une opposition entre beauté et usage qui se fait naturellement. On reproche aux architectes de ne pas connaître les pratiques, les modes de vie, et leur évolution. On dessine d’ailleurs des logements comme dans les années 50.

 

Un des lauréats du concours explique sa démarche. On se demande “Comment intéresser le gd public ?” mais la question est plutôt “Comment écouter les utilisateurs ?”. Dans tout projet d’architecture, il y a certes le programme mais il faut revoir le projet après la rencontre avec les utilisateurs, après s’être renseignés sur leurs réels modes de vie. Comment construire pour les gens d’aujourd’hui, les contraintes de tous les jours, et comment communiquer avec ces utilisateurs ?

 

Un architecte dans le public rappelle ce qu’est l’aventure du chantier. Le projet prend forme et prend contact sur site avec le grand public, à travers les compagnons. L’architecte doit alors séduire les hommes du chantier, leur vendre le projet. Il ne faut pas oublier comment est faite l’architecture. La construction devrait faire partie de la communication avec le grand public.

 

L’aménité – être aimable, doux – est d’ailleurs inscrite dans la norme environnementale et appelle à une certaine attitude envers la ville.

 

Un ancien promoteur dans le public insiste sur le fait qu’on construit pour des gens que l’on ne connait pas, ce qui limite les marges de proposition. C’est le travail du promoteur que d’avoir un programme adapté à sa clientèle. Il rappelle aussi que les normes et le travail des architectes ont malgré tout permis d’avoir aujourd’hui des logements plus que corrects. L’architecture est un sujet complexe dont on ne peut parler de but en blanc. C’est plutôt un constat que l’on fait après coup : “oui mon logement fonctionne bien”, “la lumière est agréable dans cette pièce”.

 

Je garderais pour le mot de la fin ces propos venant d’une personne du public, qui selon moi détiennent la clé du débat, composent le fond du pot autour duquel les intervenants ont tourné toute la soirée : l’image de la maison contemporaine, conçue par un architecte, est une marque de luxe, un bien que “l’on ne peut pas se permettre”. Ce ne serait finalement qu’une question de prix, l’architecte paraît financièrement inaccessible à la plupart des gens.

 

Vous pouvez voir les lauréats du palmarès sur le site archicontemporaine.org.

 

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